Architecture, Harmonie et Environnement

Article original par Sonia Malemant, architecte

Lorsque l’on parle d’architecture, d’harmonie et d’environnement, on en vient toujours à parler de Génie du Lieu. Phénomène subtil autant que reconnu, il est présent partout. C’est ce qui rend ici une ville inoubliable et si particulière (ce qui fait par exemple de Venise un univers magique, de Prague une ville de mystère) ou ce qui rend là un paysage époustouflant de beauté comme en Toscane. C’est quelque chose de magique, à la fois matériel et spirituel, une sorte de Saint Graal de l’architecture.

Le Génie du Lieu est le principal générateur d’identité d’un lieu, la base sur laquelle une civilisation construira la sienne. Il s’inscrit comme matrice des structures temporelles, spatiales, culturelles et sociales de toute civilisation.

L’harmonie en architecture est comme l’Harmonie en musique : elle est au-delà de la conception, de la composition et de l’œuvre, tout en y participant incontournablement. Le Génie du Lieu cherche à harmoniser le très petit avec le très grand, le paysage avec le bâtiment ou les différentes parties d’un paysage et d’une ville entre elles, à les harmoniser au point d’accorder toutes ces parties comme on accorderait un instrument de musique. Tant et si bien que lorsqu’on obtient cet accord, on entend alors comme une musique qui se dégage du paysage, une poésie unique, une mélodie particulière, qui manifeste alors le Génie ou l’Esprit, l’Âme du Lieu.

À travers toutes les époques et toutes les cultures quels que soient leurs axes d’études ou d’analyses de leur environnement, les mêmes constats sont faits et les mêmes conclusions sont tirées. Qu’il s’agisse du Feng Shui en Chine, de la géobiologie et de l’Art des bâtisseurs qui en découle ou du Génie du Lieu par lui-même, toutes ces disciplines vont tendre non seulement à constater une capacité profitable du lieu ou l’adéquation de celui-ci à l’activité de l’homme, mais surtout à modifier ce lieu pour le mettre en adéquation avec les souhaits des hommes, pour le mettre au service de ceux-ci. Car il y a bien là non pas un, mais deux éléments au centre de la réflexion : l’homme et sa volonté vis-à-vis de l’environnement, d’une part, et d’autre part, l’environnement et ses capacités, son potentiel propre à répondre au souhait de l’homme.

La transformation réciproque qui naît de leur dialogue s’inscrit dans la pierre et la forme même des édifices ainsi construits.

Chaque époque, chaque civilisation a construit en se préoccupant d’un sens profond en rapport avec ses croyances propres pour soutenir, développer, magnifier sa civilisation et lui permettre de rayonner et perdurer. Cette quête de sens et d’évolution, sa mise en œuvre, ont été réalisées suivant des systèmes de croyances basés sur des connaissances empiriques et des approches sensibles différentes. Au final, elles mènent aux mêmes grands principes issus d’une vision et d’une approche systémique de l’homme et de son environnement.

Aujourd’hui, ces principes peuvent être pour certains étayés par diverses données et découvertes ou théories scientifiques (sans encore les justifier totalement pour autant). C’est malgré tout par leur caractère traditionnel ancien qu’ils continuent à être utilisés ouvertement ou non, avec plus ou moins de bonheur en fonction de la juste transmission de cet héritage ou de sa perte, sa désintégration au fil des siècles.

Bien que les trois grilles d’analyse (Feng Shui, géobiologie et Art des bâtisseurs, Génie du Lieu) diffèrent dans leurs termes, elles se rejoignent dans les préceptes à appliquer pour implanter, disposer, composer, concevoir et construire une ville ou un édifice. Si les éléments valorisés sont symbolisés différemment par les trois cultures, l’harmonie finale qui résultera d’une analyse et d’une composition juste relève cependant du même phénomène fondamental : la résonance harmonique.

Le Feng Shui

Le Feng Shui relève d’un système considérant cinq éléments / formes / mouvements fondamentaux (eau, bois, feu, terre et métal) sous deux aspects (yin et yang) animant les fluctuations d’un champ énergétique présent partout (le Chi) au sein d’un univers ordonnancé par une structure (Li) caractéristique. Ainsi les formes et énergies particulières d’un paysage permettront par exemple l’émergence au sein de celui-ci d’un « lieu faiseur de rois » propice à l’implantation d’un palais, ou bien à l’implantation et à l’agencement d’une maison, favorables ou non à la prospérité de ses habitants.

Paysage à Guilin (Chine) Photo B. Lemaire
Paysage à Guilin (Chine) Photo B. Lemaire

La géobiologie

La géobiologie étudie la présence, la valeur et la qualité de réseaux énergétiques (telluriques et cosmiques) qui sillonnent la planète et tracent divers canevas à sa surface, ceux-ci générant des lieux hautement favorables ou défavorables à certaines activités selon les cas.*

L’art des bâtisseurs

L’art des bâtisseurs exploite ces éléments en utilisant les propriétés des matériaux de construction ainsi que les réseaux énergétiques redondants mais existants pour amplifier les énergies favorables, et en utilisant les propriétés des proportions harmoniques pour élargir le champ d’action de ces énergies en les faisant rayonner.

Cathédrale de Laon : Croisée des transepts

Le Génie du Lieu

L’analyse du Génie du Lieu permet de déterminer l’orientation générale d’un paysage et ses dimensions principales, ses reliefs principaux et leur découpage, jusqu’à la rugosité même des matériaux qui le composent, sa luminosité et ses contrastes, ses couleurs et leurs multiples dégradés.

Le Génie du Lieu, à ne pas confondre évidemment avec les génies – ni celui d’Aladin sortant de sa lampe, ni non plus les fées, farfadets, lutins et korrigans qui peuplent les campagnes de nos jardins intérieurs et secrets – mais ainsi nommé par son caractère invisible à l’œil profane, qui ne se révèle que si l’on y prête suffisamment d’attention. Présent en permanence tout autour de nous, sa puissance s’exprime à des degrés variables selon les lieux, la perception et la sensibilité de chacun. Ses caractéristiques principales sont les suivantes : il est unique, manifeste, non reproductible et strictement localisé.

Il opère et se perçoit selon plusieurs modes : d’abord par ses ingrédients de base et une mise en évidence des relations particulières entre ceux-ci, ensuite par un principe d’amplification et un phénomène de résonance qui rendent manifestes ses spécificités.

Ainsi pour entrer un peu plus dans les détails, le Génie du Lieu résulte pour sa part naturelle de la rencontre d’un climat, d’une géographie, d’une géolocalisation et d’une topologie : la forme des reliefs, les matériaux, une végétation et sa répartition, place de l’horizon et la couleur du ciel s’assemblent en une gamme particulière, une série d’accords quasi-musicaux sur le fond desquelles l’homme viendra bâtir sa ville ou sa maison comme une mélodie.

Fractale et invariance d’échelle

Décryptons un peu les relations particulières qui permettront l’émergence d’une telle harmonie. À la base, on découvre la forme fractale locale, ses proportions spéciales et les matériaux qu’elle met en jeu. La reprise de cette trame, de ce canevas multidimensionnel, permet aux bâtisseurs d’insérer leur édifice ou leur ville dans le courant naturel et énergétique du lieu, sans heurt, afin à la fois de le fondre dans le paysage et en même temps d’en tirer profit en mettant en valeur celui-ci par un point d’orgue exaltant ses valeurs remarquables.

Chou romanesco (Romanesco broccoli) Photo : Aurelien Guichard – Wikimedia Commons

Ensuite ce qui va permettre de relier les formes entre elles, c’est le croisement de la trame fractale avec celles générées par l’observation de l’invariance d’échelle du lieu. Ainsi le jeu des similitudes, des récurrences de motifs, des symétries et asymétries, insère la composition d’ensemble dans le jeu des formes naturelles locales.

Proportions et résonance

Enfin, l’analyse des proportions spécifiques du lieu (comme la hauteur de l’horizon ou son rapport à celle de la végétation par exemple) va générer un choix des tracés géométriques desquels seront issus les tracés régulateurs permettant l’amplification et le rayonnement des propriétés du lieu, rejoignant par-là l’art des bâtisseurs.

A gauche : Aloe polyphylla (spiral aloe)  Photo : Sam – Wikimedia Commons
A droite : Aloe polyphylla Photo : Krzysztof Golik – Wikimedia Commons

Certains de ces tracés géométriques relèvent de l’échelle de la planète elle-même et se transmettent entre bâtisseurs depuis des millénaires (emplacement des sites sacrés, orientations et tracé des temples, implantation des capitales d’empire).

Ils sont associés à de nombreuses traditions ésotériques et religieuses autant que culturelles et ont un impact très important sur l’évolution des civilisations humaines depuis la nuit des temps.

D’autres tracés ont une échelle de rayonnement moindre, et agissent sur un plan territorial, régional ou simplement local. L’importance de leurs effets dépend du phénomène d’amplification qu’ils génèrent.

Ainsi, lorsque les formes bâties générées par les tracés géométriques amplificateurs et leur insertion dans le paysage au creux de la fractale locale entrent en résonance parfaite avec le lieu où elles sont construites, apparaît une présence supplémentaire née de leur ensemble : l’Esprit du lieu. Celui-ci devient alors manifeste et perceptible : c’est l’Âme du lieu qui fait entendre sa voix. Alternant entre le visible et l’invisible, son caractère enchanteur et mystérieux fait écho en nous et nous replace au cœur de cette harmonie.

Nous percevons cette présence comme celle d’une véritable personne, une sorte d’entité englobant tout le paysage, muni d’une identité propre, d’un caractère, et d’une volonté de communication propre. Nous le ressentons à travers le dialogue qui s’instaure, que l’on y prête attention ou non. Le lieu prend vie, véritablement.

Le temple du Lotus (Inde) : Photo Nikkul

Un attachement particulier nous relie alors à lui, comme à un ami ou un membre important de notre famille. C’est un attachement indéfectible, comme une part de nous-mêmes sur laquelle nous nous appuyons pour grandir et bâtir notre propre identité, en tant qu’individu comme en tant que société.

Ce lien irremplaçable est celui qui relie l’homme à son environnement, celui dont les valeurs porteuses de sens permettent à l’homme d’inscrire tant matériellement que spirituellement l’évolution de sa société ainsi que la sienne propre dans celle de la Vie et de l’univers lui-même.

Sonia Malemant (1966-2022) a été durant de longues années
un membre actif du conseil d’administration d’IFMA-France.
Elle s’est investie avec passion pour le développement d’une architecture vivante
s’appuyant sur la géobiologie, le Feng Shui, l’art des bâtisseurs.